Elles sont parties celles qui m’ont appris le métier. Sur la pointe des pieds, elles m’ont dit aurevoir, ces jeunes et belles retraitées. Beaucoup d’amertume de voir une génération ainsi « liquidée » et radiée du monde des « actifs ». Il voulait liquider mai 68, le petit caporal de l’Élysée mais qu’il ne se chagrine pas, le temps s’en charge. Ne les voit-il pas, ce petit usurpateur, les ombres des Grands qui planent dans son royal palais, bien trop grand pour sa si petite personne… Elles sont parties. Une autre génération est à l’œuvre sociale. Ce qui m’inquiète, c’est que cette génération est bien plus préoccupée par son pouvoir d’achat et son porte-monnaie que par des élans spontanés de générosité dans les relations humaines et dans la transmission altruiste du savoir. Elles sont parties et c’est avec beaucoup d’amertume que je salue leur départ car je vais devoir continuer avec ceux de ma génération dans lesquels je ne retrouve pas toujours cette jeunesse du savoir, de la parole, cette fraîcheur des rendez-vous et cette folie de rencontres avec ses réminiscences « soixante-huitardes ». Elles sont parties. Souriantes et humbles. Elles sont parties, belles et retraitées. Elles sont parties. Sans se retourner car on ne peut se retourner sur ce qui fut tout un pan de notre Histoire de France avec toutes les illusions qu’elles ont portées. Comment ne pas penser encore à Annie Ernaux, elle qui porte si pudiquement le verbe de tout ce que furent leurs illusions. Elles sont parties anonymes mais dans mon cœur et ici, à cet instant, où les êtres n’en peuvent plus de solitudes dans une société coupable d’égoïsme. Elles sont parties et je tenais à leur rendre hommage, anonymes et discrètes, aujourd’hui, elles qui ont tant crié lors de ce formidable mai 68. Elles sont parties.
Les départs sont toujours par moi vécus comme des petites morts.
Elles sont parties celles qui m’ont appris le métier et qui ne se reconnaissent plus dans ce que le poste de télévision jette sur les visages fatigués. Elles sont parties, sur la pointe des pieds. Elles sont parties. Et comme m’a dit un autre de mai 68 que la médecine a remercié : « Christian, on ne s’est pas rendu compte que nos vies avaient passé ». Elles sont parties et j’ai le cœur gros de chagrin mais la mémoire riche d’enseignements. Hommages à ces femmes à talons, parties sur la pointe des pieds. Elles sont parties celles qui m’ont appris le métier et celles avec qui j’ai grandi. Formidables enseignements et chance extraordinaire que d’avoir pu vivre, enfant, à l’ombre de ces femmes libres et libérées, dans l’espoir de tous les possibles d’une vie meilleure.
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