Lors de ses dernières chansons, Barbara avait la voix cassée. Nous savons qu'au cours de ses dernières
tournées d'adieux à travers la France , elle ne parvenait pas à honorer toutes ses représentations et qu'elle devait annuler nombre de ses récitals.
Elle décide alors de quitter la scène. 1993-1994.
"Plus jamais je ne rentrerai sur scène.
Je ne chanterai jamais plus.
Plus jamais ces heures passées dans la loge à souligner l'œil et à dessiner les lèvres avec toute cette scintillance de poudre et de lumière, en s'obligeant avec le pinceau à la lenteur, la
lenteur de se faire belle pour vous.
Plus jamais revêtir le strass, le pailleté de velours noir.
Plus jamais cette attente dans les coulisses, le cœur à se rompre.
Plus jamais le rideau qui s'ouvre, plus jamais le pied posé dans la lumière sur la note de cymbale éclatée.
Plus jamais descendre vers vous, venir à vous pour enfin vous retrouver."
Monique Serf dite Barbara, Précy, le 27 avril 1997.
Cette anaphore comme pour mieux se convaincre, elle qui nous a tant donné. Elle veut en être sûre comme pour s'en consoler. Sûre que cette histoire d'amour est finie. Elle qui a tant aimé et qui
s'est construite sur le désastre d'un sexe en fleur de vierge trop jeune forcé à l'amour physique du père. Un sexe en petite fleur d'une jeune fille trop petite faite femme dans l'horreur
d'un acte paternel coupable qu'elle a tu, longtemps. Pudique. Sans doute se sentant elle-même coupable.
Mais combien en fatigues, en brisures physiques et en déchirures morales ses concerts lui ont coûté, à la fin de sa vie. Ça, on ne nous le dit pas de la grande, de Barbara.
Ses spectacles, c'était un peu la messe. Une sorte d'aimantation entre le public et elle. Elle passait dans ses théâtres, myope, elle regardait les spectateurs, ses amours, terrorisée, aussi.
Comme en amour. La peur au ventre. Mais elle venait, elle rentrait dans nous. Acte d'amour sauvage. Bestial. Il y avait quelque chose d'animal chez Barbara. Elle nous regardait, la femme
myope, la voix cassée, le cœur brisé par la mort menacé. Cette femme, c'est la mort! Elle mettait alors ses grosses lunettes d'oiseau de nuit. Terrorisée. Nous aurions pu l'emporter,
l'envelopper, la frêle femme noire de lumières. Tant envie, nous en avions... Freddy pourrait raconter ça mieux que moi.
Elle nous le martèle : "Plus jamais", en 1997, juste quelques semaines avant sa mort. En est-elle convaincue? Dire c'est faire nous disait le grand Hugo. "Je t'aime",
chante-t-elle... Elle qui partait très vite de son amour de peur qu'il ne se fane... Tant d'amours. Je te dis "je t'aime" mais je pars de peur de ne plus t'aimer... Ainsi vivait Barbara.
C'était Barbara. A chaque fois qu'on parle d'amour, c'est avec jamais et toujours...
Je n'aime pas les commémorations. Je pense qu'il faut continuer les combats de Barbara, dans la lutte contre le SIDA, notamment. On sait que la grande avait une ligne téléphonique réservée aux
malades, à ses fragiles, comme elle les appelait. Elle les a laissés en solitudes, en quelque sorte. Elle le savait qu'elle nous partait, là-haut, plus haut, où on ne sait pas trop. Car
c'est du temps de notre vivant qu'il faut aimer ceux que l'on aime... On l'oublie pas... Là-haut, on sait pas trop... Tu sais Isabelle, "Le pousse-pousse", c'est du
Perlimpinpin!
Continuons ses combats qui sont aussi les nôtres.
"Sables mouvants", dernier album. Chanson peu connue de Barbara. Jamais chantée sur scène par Barbara. L'une de ses derniers amours. " J'suis plus de ton âge mais j'ai bonheur à te
regarder". Quand on la voit enregistrer son album en studio, c'est l'été, elle est habillée comme en hiver et elle est là, elle est seule, elle a froid, elle nous cherche. Le studio, c'était
pas son truc. Il manque un truc, une humanité, de la chaleur. Seule... Comme rien... Comme rien, je suis seule. Elle a froid, elle est encore plus myope, il y a
quelque chose qui cloche. Elle a la démarche hésitante. Il fait froid en studio, Barbara, même en plein été, été caniculaire en France. A quoi bon les lunettes, il n'y a pas de public...
Lunettes de soleil, alors. Sanglots en silence, devinés dans le noir de ses yeux qu'elle nous cache et qui tant de fois nous reconnaissaient. Oui, je me souviens de vous... Prenez soin de
vous... Moi aussi, je vous aime...N'oubliez pas de vous protéger, hein?
Voiture noire, parfumée, eau de parfum capiteux, vitres fumées, Halle aux Grains, Toulouse, 1993, sortie des artistes. Elle referme la vitre sur une caresse parfumée d'un parfum partout répandu
sur son corps en hiver. Moi aussi, je vous aime... Adieu Barbara.
Ma Chérie, repose-toi, "tu dors au chaud de la terre", tu te souviens de cette autre chanson-là? "Mon enfance". Il est dommage qu'on ne connaisse souvent de Barbara que
"L'aigle noir" dont on lit parfois des analyses pour le moins surprenantes. Ce n'est pas la chanson de l'inceste, à mon sens. La chanson de l'inceste, du viol, c'est "Au cœur de la
nuit". Peu de critiques l'ont repéré ce trouble intime dans la chanson. Et comme dans une confidence murmurée dans le creux des draps, comme entre amants, dans les derniers mois de sa
vie, elle nous susurre l'inceste dont elle a été victime enfant. Ce père, son père, elle l'aimait. Rue de la grande aux Loups. Nantes...
Barbara, tu ne connaissais pas le solfège mais tu voulais chanter... Oui, William, elle voulait Châânter! Hiiiii... Sourires aigus de Willian
Sheller.D'autres te chantent désormais. J'ai découvert Isabelle Vajra et je veux la faire découvrir aux lecteurs de mon blog. Oui, tu nous manques, la grande... Mais on
te chante. Je suis plus de ton âge... Je plie le cou sous tes
baisers... Et tu m'as dit en quelque sorte, je voudrais t'aimer... T'as dit : je veux... Avec ferveur tu t'es couché... Tu es printemps, je suis hiver... C'est bonheur de te regarder... De te
rêver... Tous tes étés... C'est cadeau... Toi le printemps de mes hivers... Notre vie à la dérive soit emportée... Que l'on se fonde, se confonde à nous aimer... On va s'aimer... Mais c'est
bonheur... Mais c'est bonheur... Mais c'est bonheur...
Et dans le vide où je m'avance un peu cassée...
Merci à toi, la grande. Vivre, oui, vivre!
N'oubliez pas de vivre.
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